Zazen, le cœur du mystère

Zazen, le cœur du mystère

Les vagues meurent sur le rivage,
Le vent léger retient son souffle,
La barque abandonnée dérive doucement.
Dans le silence de la nuit
La lune, au firmament profond,
Répand sa paisible clarté.

Maître Dogen.

Comment dire l’indicible ? Comment exprimer l’inexprimable ? Les maîtres zen ont souvent eu recours à la poésie pour exprimer zazen.

Qu’est-ce que zazen ? On ne peut le définir, on ne peut le décrire, on ne peut le saisir. Tout au plus peut-on dire ce qu’il n’est pas.

Zazen n’est pas une méditation, au sens où, selon le dictionnaire, le mot méditation a une connotation de réflexion sur un objet. En zazen, il n’y a ni réflexion, ni objet de réflexion. Zazen c’est seulement être absorbé… dans le zazen.

Za, être assis ; Zen, recueillement.

Assis dans le silence et l’immobilité, jambes croisées, le dos droit, l’expiration longue, douce et profonde, on laisse passer toutes les pensées, tous les mouvements de l’esprit, considérant que ce ne sont que des phénomènes sans réalité ni importance, qui apparaissent et disparaissent d’eux-mêmes si on ne s’y arrête pas, si on ne cherche pas à les fixer.

Par cette pratique de l’absorption (samadhi), laissant passer toute chose, sans rien rechercher, sans rien fuir ni poursuivre, sans intention, le mental s’apaise, l’idée du moi s’évanouit.

Corps et esprit abandonnés, l’esprit s’ouvre inconsciemment et naturellement à quelque chose de plus vaste, l’esprit est libre de tout ancrage, de toute fixation… Pure présence à la réalité dans sa totalité.

On accède ainsi à la conscience hishiryo, une conscience qui ne procède pas du mental, au-delà de la pensée, au-delà de la non pensée, conscience absolue. C’est la pensée du corps-esprit, en unité avec l’univers entier, partagée par toutes les existences du cosmos.

Ainsi, l’on revient inconsciemment et naturellement à notre véritable nature, nature de Bouddha, en unité avec toutes les existences, avec le cosmos entier.

Nous pouvons alors mieux comprendre le poème de Maître Dogen. Assis en zazen, toutes les vagues de nos pensées s’apaisent, les illusions s’évanouissent, l’esprit est immobile, sans intention. Le moi ne dirige plus : il ne cherche ni à contrôler ni à fabriquer quoi que ce soit… Alors, dans le pur silence de notre esprit, tout devient clair, évident, toute chose nous apparaît telle qu’elle est. Tout est en harmonie. Tel que c’est, c’est parfait. C’est l’éveil à la réalité, liberté totale de l’esprit.

L’esprit transformé, totalement sans obstacle,
Comme une boîte et son couvercle,
Comme une merveilleuse coïncidence.

Maître Wanshi.

 

Le principe fondamental du zen Sôtô est que zazen n’est pas une technique, zazen est l’Éveil lui-même. Shakyamuni Bouddha s’est éveillé assis en zazen ; c’est par cette pratique que Shakyamuni est devenu Bouddha. Tout son enseignement, le bouddhisme, est né de cette expérience vivante. Zazen est la réactualisation de l’éveil du Bouddha.

Certes, la pratique du zen ne se limite pas à zazen : elle inclut l’expression rituelle du sentiment de gratitude, l’étude et la récitation des sutras, l’attention portée à la forme et le comportement juste dans chacune de nos actions. Mais la source de tout cela n’est pas du moralisme ni du volontarisme ; la racine en est zazen, pratique d’éveil.

Zazen est au cœur du zen. Ce n’est pas un savoir étudié dans les livres, ni une connaissance intellectuelle, zazen est une pratique du corps-esprit qui s’inscrit dans chacune de nos cellules… Zazen est en soi réalisation. Il irrigue notre vie, notre comportement, notre être tout entier.

 

Une transmission en dehors des Écritures,

Ne dépendre ni des mots ni des concepts,

Toucher directement le cœur de l’être,

Contempler sa vraie nature et devenir Bouddha.

Bodhidharma.

La spécificité du zen Sôtô est cette transmission au-delà des mots et des concepts. Zazen est une expérience vivante qui touche directement au cœur de l’être humain. « Lorsque tout mot est oublié, cela apparaît devant vous avec clarté. », dit Maître Wanshi. Cela, c’est la réalité de Bouddha, la réalité de l’univers, la totalité.

Cette réalité de Bouddha ne peut être enfermée dans des mots, pas plus que zazen, pas plus que le zen. Bien mieux : c’est lorsque tout concept est abandonné que la vérité nous apparaît clairement.

Qu’est-ce que le zen ? Personne ne peut le dire. Personne ne peut le définir. Personne ne peut l’enfermer dans des vérités, dans des croyances, dans des catégories. Personne ne peut le saisir. Personne ne peut l’utiliser pour soi.

Or précisément : ce qui ne peut être saisi, ce qui ne peut être défini, ce qui ne peut être utilisé, ce qui échappe à notre conscience personnelle, à notre volonté, à notre ego, ce qui nous dépasse totalement, c’est ce qui est du domaine religieux.

Zazen est le cœur de la religion, c’est la pratique profondément religieuse. Je ne parle pas des systèmes religieux, ni des églises, ni des croyances. Je parle de cet esprit profondément religieux qui est au plus profond de l’être humain, même s’il décide de ne croire en rien.

C’est la religion d’avant les idées, d’avant les mots. Maître Taisen Deshimaru disait : « C’est la religion d’avant la religion. » Zazen éveille notre esprit religieux, zazen éveille ce qu’il y a de plus profond en nous, zazen nous amène inconsciemment et naturellement à notre plus haute dimension.

Lorsque j’étais au Japon, on m’a demandé : « Comment se fait-il que vous, une Occidentale, soyez devenue une nonne bouddhiste ? »

J’ai répondu : « Par le pouvoir de zazen. » Lorsque j’ai commencé zazen, je ne savais rien du bouddhisme, je ne m’intéressais pas au bouddhisme, j’avais reçu une éducation complètement agnostique. Mais zazen m’a amenée naturellement, sans mots, sans idéologie, sans philosophie, au cœur du bouddhisme.

Le mot religion vient du latin religere qui signifie être relié.

Relié au cœur de l’être humain, relié à toutes les existences, relié à l’univers, relié au cœur du mystère.

Toucher au cœur de la réalité, au cœur du mystère, sans chercher à le saisir ni à l’utiliser, c’est cela zazen.

 

Hosetsu Laure Scemama.

 

(Article publié dans la revue Bouddhisme Actualités, juillet 2011)

Tout est en équilibre parfait

(kusen : enseignement donné dans le dojo)

Le jour qui se lève ne rencontre pas d’obstacle.

Le printemps qui succède à l’hiver ne rencontre pas d’obstacle. Tout, dans l’univers se déploie dans la fluidité, sans volonté, sans intention. Toute chose apparaît et disparaît naturellement dans la fluidité. Tout est en équilibre, naturellement.

C’est parce que tout est en équilibre que le soleil se lève chaque matin, exactement à l’heure, sans volonté, sans intention.

C’est parce que tout est en équilibre que le printemps succède à l’hiver, naturellement, et que la mort succède à la vie. Tout est parfait tel que c’est.

L’univers est en équilibre de toute éternité ; dans cet équilibre parfait, nul besoin d’intervenir, rien à contrôler, rien à diriger. Dès que l’on cherche à intervenir, on crée le déséquilibre.

À chaque instant, des milliards de phénomènes apparaissent et disparaissent. L’univers est une formidable énergie, sans cesse en mouvement. Nous sommes issus de cette formidable énergie, une forme qui apparaît, une forme qui disparaît.

Zazen, c’est revenir à la nature réelle de notre existence ; cela procède de cette formidable énergie ; ça n’en est pas séparé.

Revenir à la nature réelle de notre existence, avant que l’idée du moi n’apparaisse. Dès qu’apparaît l’idée du moi, il y a séparation, discrimination : moi et les autres, moi et le reste de l’univers ; moi, je suis à part.

Mais la réalité n’est pas cela ; la réalité, c’est que nous sommes une forme de l’univers parmi des milliards d’autres formes qui procèdent de cette énergie, en étroite interdépendance. Tout est en équilibre, tout fonctionne parfaitement, sans intention, sans volonté.

La réalité, c’est que nous sommes une forme dans cette réalité, et qu’on ne peut pas s’en extraire, si ce n’est en imagination.

Pratiquer zazen, c’est revenir à notre réalité profonde, cette nature profonde qui est en unité avec toutes choses, parfaitement en équilibre, comme le soleil et la pluie, comme le jour et la nuit, comme les montagnes et les rivières, comme la vie et la mort ; parfait équilibre, esprit vaste, silence profond, formidable énergie.

Hosetsu Laure Scemama.